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Bedrijven Artikel

Sur les piquets, la détermination

22/01/2026
Jonathan Lefèvre et Dirk Tuypens
Stop Arizona Economie Pensions Syndical


L'année 2025 est décidément très riche en actions contre la casse sociale du gouvernement Bouchez-De Wever. De très nombreux travailleurs ont répondu présents à « l’appel de novembre » lancé par les syndicats. Les trois journées de grève ont mis le pays à l’arrêt. Nous avons rencontré quatre acteurs de cette réussite : Karima, Ashley, Tony et Amer.

Karima

 « Faire reculer le gouvernement, une question de santé »

Face à un gouvernement fédéral qui veut imposer un malus pension, la fin des primes de nuits, un gel de l’indexation automatique des salaires, etc. les mobilisations collectives ont déjà permis d’engranger des victoires concrètes. Ce qui renforce la motivation de celles et ceux qui luttent, comme Karima.

La nécessité de se battre contre le vol des pensions a engendré une très forte mobilisation. Karima Admant, infirmière et déléguée CGSP, insiste sur le fait qu’il faut « vraiment tout pour faire reculer le gouvernement ». « Et on va y arriver », assure-t-elle, renforcée dans sa conviction après avoir participé aux grèves et aux manifestations qui ont rythmé l’année 2025.

Le recul du malus pension, une belle victoire

Cette détermination a été payante : « Les actions ont démontré que la pression collective fait fléchir le gouvernement. La prime de fin d’année, qui n’était pas assurée, s’est débloquée grâce à ces manifestations. De plus, une belle victoire a été obtenue en faisant reculer le malus pension, qui ne sera pas appliqué avant 2027. Ces résultats concrets ont motivé beaucoup de gens à la fin de l’année. »

Ce qui renforce son optimisme dans la poursuite du mouvement. Selon elle, « l’efficacité de la lutte repose sur une solidarité sans faille, largement organisée par les syndicats. Lors des jours de grève où les équipes devaient assurer le service minimum, les collègues restées au travail ont mis quand même une pancarte pour montrer qu’elles nous soutenaient. Et les sages femmes ont mené une grève de 36 heures de suite en novembre ».

L’attaque des travailleuses de l’Arizona

Quand on lui demande ce qui lui déplaît le plus dans le catalogue des horreurs de l’Arizona, elle ne doit pas réfléchir longtemps : le malus pension et la limitation de certaines primes. « Mes collègues sont majoritairement des femmes. Elles sont plus touchées par ce malus qui pénalisent les travailleuses qui n’ont pas de carrières complètes. Il y a beaucoup de temps partiels, de femmes qui s’arrêtent pour prendre soin d’un proche ou pour accoucher tout simplement. Sans compter celles qui doivent s’arrêter pour raison de santé. Ici, on est usé au niveau des genoux et du dos avant même 50 ans... » Elle espère donc que le gouvernement finira par reconnaître la pénibilité de certains métiers, comme le sien. 

Le syndicat, moteur de la lutte

Nous lui demandons ensuite son avis sur le rôle des syndicats et s’ils sont bien perçus par ses collègues. « Ah ça oui ! Ils le voient cette année 2025 à quel point ils sont nécessaires. Son rôle ? Expliquer ce combat aux travailleurs, notamment aux jeunes qui s’interrogent sur son utilité, pour les mettre en mouvement. On explique qui on soutient et contre qui on combat. Et comment. »

Interrogée sur la poursuite du combat, elle est catégorique : « Ah bien sûr, tant qu’ils ont pas laissé tomber ce malus, par exemple, on va se battre. C’est une question de santé... 


Ashley

« De nombreuses mesures sont loin d’être définitives »

Ashley est déléguée syndicale SETca au sein de l’entreprise de logistique Maersk, dans le port d’Anvers. Elle n’occupe cette position que depuis 2024, mais elle s’y sent parfaitement à l’aise. « J’adore ce que je fais et j’espère que je le fais bien. »

Ashley a été présente à presque toutes les actions auxquelles le SETCa a participé depuis le début de la lutte sociale contre les mesures du gouvernement Arizona. Elle était aussi de la partie le 14 octobre, quand les rues de Bruxelles ont accueilli 140 000 manifestants. « C’était une expérience hors du commun. Avant de devenir syndicaliste, je pensais que ce genre de manifestations ne rassemblaient que quelques personnes. J’ai donc été très surprise de voir autant de monde, et surtout des jeunes. »

L’activité syndicale est assez récente au bureau d’Ashley, mais ses collègues ont tout de suite été partants pour aller manifester à Bruxelles et pour participer aux journées de grève. « Tout le monde s’inquiète pour l’avenir. Les pensions, l’indexation... Cela préoccupe vraiment les gens. D’autant plus que nos salaires sont gelés depuis longtemps.”

Ne rien faire, c’est reculer

À 31 ans, Ashley est une jeune déléguée syndicale. On entend parfois dire que les jeunes ne croient plus beaucoup aux syndicats ou n’en voient pas l’utilité. Mais Ashley n’est pas du tout de cet avis. « Il serait faux de croire que les jeunes ne trouvent plus les syndicats importants. Il suffit de regarder les jeunes femmes avec lesquelles je travaille. Elles ont spontanément rejoint la grève et sont allées manifester à Bruxelles de leur propre chef. Je n’ai pas eu à les convaincre de le faire. » 

Ashley est convaincue que le travail syndical est et restera indispensable. « Aujourd’hui, on a fort à faire avec la lutte sociale, mais c’est nécessaire. Si nous restons les bras croisés, rien ne changera. Ne rien faire, c’est reculer. C’est pourquoi il faut agir. »

L’affaire n’est pas encore réglée

Selon Ashley, la lutte sociale porte ses fruits. « Le gouvernement a déjà cédé sur de nombreux points. Le malus pension a par exemple été atténué et reporté. La manifestation du 14 octobre a donc payé. Et de nombreuses mesures n’ont pas encore été finalisées. Tout est loin d’être réglé. »

C’est pourquoi Ashley est convaincue qu’il ne faut rien lâcher. « Je veux que chacun puisse mener une vie décente. Dans les débats, on voit toujours les partis du gouvernement se féliciter de faire du bon travail, mais en réalité, on en est loin. Les travailleurs le savent mieux que quiconque. Pour eux, le gouvernement Arizona ne fait pas du bon travail du tout. . C’est pour ces travailleurs que nous faisons tout ça. »

Tony

« La manifestation nationale du 14 octobre m’a beaucoup touché »

 Tony Borgonjon a 52 ans. Quand il regarde ses deux petits-enfants, il sait pourquoi il est important d’agir aujourd’hui. « Ils ont trois et quatre ans, l’âge béni de l’insouciance. Mais quel avenir leur réserve-t-on ? »

Tony est le délégué principal CSC chez FrieslandCampina à Aalter. Depuis 26 ans, c’est un syndicaliste passionné. « J’y mets toujours toute mon âme, et je le fais chaque jour avec un peu plus d’enthousiasme », dit-il en riant. 

La manifestation nationale du 14 octobre a fait forte impression sur Tony. « Bien sûr, parce que nous étions nombreux à Bruxelles, mais aussi parce qu’il y avait énormément de jeunes. On pourrait penser que toutes ces mesures gouvernementales les concernent peu, mais nous avons constaté le contraire. Les jeunes s’y intéressent vraiment. »

Tout le monde va le sentir passer

Tony et ses collègues étaient présents à chaque grande manifestation à Bruxelles. Pour les actions de grève l’année passée aussi, il y a eu beaucoup d’enthousiasme parmi ses collègues. « Nous avons organisé un piquet de grève dans l’entreprise au printemps et lors des journées de grève en novembre. On a toujours eu plein de monde. Cela montre que le syndicat a vraiment le soutien de ses membres. »

Le vol de l’index est une des mesures que Tony et ses collègues ne digèrent pas. Pas besoin d’avoir un gros salaire pour être touché. « Dans mon entreprise, si vous êtes opérateur dans un système de trois équipes, vous montez vite à environ 4 000 euros bruts et donc, vous êtes concerné par ce plafonnement de l’indexation. Il y a aussi l’augmentation de la TVA qui met les gens en colère. Tout coûte de plus en plus cher. Tout le monde va le sentir passer. »

Poursuivre la lutte

Les actions des organisations syndicales se heurtent parfois aux critiques. On entend certains dire que les syndicats appellent trop souvent à la grève et que ce temps est révolu. Tony est habitué à ces critiques. « C’est facile de juger depuis son fauteuil. Mais une fois que vous participez à une manifestation ou que vous vous rendez sur un piquet de grève, vous ressentez la solidarité. Et votre vision change radicalement. Ce sont les syndicats qui font grève, mais ils le font pour défendre les droits des travailleurs. Je le ferai toujours. Tant que je serai syndicaliste, je continuerai à lutter. Il est de notre devoir de défendre nos droits. Et les victoires que nous remportons grâce à notre lutte, nous les remportons aussi pour ceux qui nous critiquent. »

Pour nos petits-enfants

Pour Tony, il n’y a aucun doute possible : « Nous devons continuer, pour tout le monde, pour tous les secteurs. » En tant que syndicaliste, Tony sait que la persévérance paie. « Les nombreuses actions menées ont déjà eu un impact. Les aménagements de fin de carrière pour les plus de 55 ans, par exemple, sont maintenus -  pour l’instant en tout cas. C’est très important. Ceux qui prennent de l’âge attachent beaucoup d’importance au fait de pouvoir profiter d’un peu de bon temps à la fin de leur vie. »

Une tâche importante des délégués syndicaux consiste à bien informer les travailleurs sur les résultats obtenus grâce à la lutte. « On rédige régulièrement des tracts et des brochures et on accroche les actualités au tableau d’affichage syndical. C’est comme ça qu’on informe les travailleurs des résultats obtenus. On a aussi une page Facebook pour tenir tout le monde au courant. »

Tony a-t-il encore un message pour le gouvernement De Wever-Bouchez ? Certainement : « Le gouvernement doit bien réfléchir aux mesures qu’il veut introduire. Et il doit écouter les syndicats. Ils sont sur le terrain, ils savent ce qui est important pour les gens. L’indexation, l’âge de la pension, le malus pension, etc. Ce sont des choses qui concernent tout le monde. »

Tony se fait beaucoup de souci pour les jeunes. « Ma fille doit se démener chaque mois pour arriver à joindre les deux bouts. Le logement et les prêts coûtent extrêmement cher. C’est surtout pour l’avenir de nos petits-enfants qu’on s’en fait. C’est pour eux qu’on se bat. »

Amer

« Très sérieusement, je vais devoir venir travailler avec une canne »

 Amer, 45 ans, infirmier et délégué syndical depuis de nombreuses années, confirme ce que tous ses collègues disent : travailler jusqu’à 67 ans, c’est totalement impossible. Entre une pénibilité non reconnue, des salaires diminués et la peur des réquisitions, il explique pourquoi les revendications centrales restent des conditions de pension dignes et de meilleurs salaires.

Pour Amer Lyahyaoui, qui cumule 18 années d’expérience en tant qu’infirmier, les deux sujets qui ont mené à la mobilisation sont clairs : « La pension et l’index. » « C’est l’impossibilité d’exercer ces métiers jusqu’à 67 ans qui a rassemblé tant de monde lors des dernières actions lancées par les syndicats.

La pénibilité du métier d’infirmier rend impensable l’idée d’une carrière s’étendant jusqu’à 67 ans. Amer témoigne : « Je le dis très sérieusement : si ça continue, je vais devoir venir travailler avec une canne. C’est déjà invivable aujourd’hui. Je dois porter des gens grabataires qui ne savent plus bouger un doigt et il faut les installer dans le lit, il faut faire leur toilette, les aider à se mettre le plus confortablement possible dans le lit ou le fauteuil... » Ce qui lui pose des problèmes de santé déjà lourds : « J’ai beau n’avoir que 45 ans, je souffre de douleurs chroniques au dos, j’ai eu plusieurs tendinites... » Il s’excuse presque de se plaindre de son cas. Et s’empresse d’élargir le constat à de nombreux collègues : « Nous, nous avons la chance – entre guillemets car c’est relatif – d’être à l’intérieur. Mais les personnes qui sont à l’extérieur, dans le froid, et qui doivent transporter tout le matériel – et ça demande beaucoup de matériel un hôpital – comment font-elles pour tenir même jusque 60 ans ? »

Des salaires nets manipulés

Le second sujet qui a cristallisé la colère en cette fin d’année est la manipulation de l’index, continue-t-il : « Une aide-soignante, par exemple, touche entre 2 400 euros et 2 800 euros nets, mais ce montant n’est atteint qu’avec deux à trois week-ends par mois, avec des nuits. Elles y arrivent grâces aux primes. Mais, outre la limitation de ces primes, le gouvernement veut maintenant plafonner l’index pour une majorité de travailleurs. Elles sont concernées. Dire que ce gouvernement avait dit qu’il allait récompenser le travail... »

Le service minimum, obstacle à la mobilisation

Amer a participé à toutes les actions du mouvement social qui dure depuis plus de 12 mois maintenant. Il a été particulièrement marqué par la manifestation du 14 octobre qu’il considère comme la plus importante de sa vie, le nombre de participants ayant « dépassé les 140 000, ça c’est sûr et certain ! La foule était telle qu’à midi, le cortège n’avait avancé que d’une centaine de mètres. J’en ai fait quelques-unes, des manifestations entre la gare du Nord et celle du Midi. Jamais je n’avais vu autant de monde ».

Malgré ce succès populaire, la mobilisation pour la grève est plus difficile dans le milieu hospitalier où le personnel est soumis au service minimum. « Les grévistes peuvent être « réquisitionnés en cas de manque de personnel. Une collègue a refusé de faire grève à nouveau car on lui avait envoyé la police à la maison lors d’une précédente action. » La réussite de la grève de novembre est d’autant plus remarquable.
Du travail à la tombe

Amer craint que les réformes se multiplient, et que l’âge de la pension soit repoussé jusqu’à 70 ans. « C’est possible. Plus on lâche, plus ils prennent. C’est une bonne raison pour continuer. Maintenant, on doit dire : « Stop, plus d’augmentation. Au contraire, rendez-nous le droit à une pension légale à 65 ans et à une pension anticipée à 60 ans. » » 

Avant de nous laisser pour retourner au travail, il termine en parlant avec émotion d’un de ses collègues, délégué syndical qui donnait un coup de main à l’équipe après sa pension. « Il a pris sa pension il y a quelques mois. Il restait disponible pour aider, il nous a aidé pour l’organisation des élections sociales par exemple. Mais quelques semaines après sa pension, il est mort. Il est passé de son lieu de travail à la tombe. C’est ça qu’on veut ? »