L’avenir de notre industrie chimique en question
Le secteur de la chimie est l’un des principaux piliers de notre économie. Les revenus de milliers de familles en dépendent. Ses produits — matières premières et plastiques destinés à l’industrie, de l’automobile à la construction, l’agriculture, la pharmacie et l’énergie — sont aujourd’hui indispensables. Pourtant, les nouvelles inquiétantes s’accumulent. Un regard en coulisse nous indique que la crise actuelle n’est pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques et économiques.
Chez des acteurs majeurs tels que BASF Anvers, des centaines d’ouvriers et d’employés sont confrontés à une grande incertitude. Les employeurs implorent l’aide du gouvernement et dressent un tableau sombre de l’avenir. Pour comprendre ce qui se passe réellement, il faut aller au-delà des gros titres de la presse traditionnelle.
Le mythe du coût salarial
On entend souvent dire que nos salaires rendent l’industrie trop chère. La chimie est un secteur dit « à forte intensité de capital ». Cela signifie que de grandes installations sont nécessaires et que le rapport entre les coûts de personnel et les coûts totaux est relativement faible. Pour un site comme BASF Anvers, les coûts de main-d’œuvre ne représentent que 8 à 9 % du total des dépenses de fonctionnement.
Lorsque la direction annonce la suppression de 600 emplois, l’entreprise économise donc moins de 2 % de ses coûts totaux. L’impact sur les marges bénéficiaires est limité, mais le coût humain est important : la charge de travail et les risques pour la sécurité augmentent considérablement lorsqu’un emploi sur six disparaît. Ce qui pèse sur les marges, ce sont les coûts de l’énergie et des matières premières qui, chez BASF, sont passés en peu de temps de 73 à 83 % des coûts totaux.
L’énergie : un bien public aux mains du privé
Aujourd’hui, les entreprises européennes paient le gaz jusqu’à quatre fois plus cher que leurs concurrents américains. Il ne s’agit pas d’une coïncidence, mais d’une conséquence de choix politiques : la dépendance au gaz de schiste polluant de Donald Trump et le marché libéralisé de l’énergie de l’UE, qui n’est pas orienté sur la stabilité mais sur la spéculation et les surprofits.
Dans une société qui privilégie les besoins collectifs par rapport au profit privé, l’énergie serait considérée comme le fondement de toute richesse, comme un bien public. Les promesses actuelles de sauver le secteur de la chimie grâce à des remises sur les factures d’énergie payées par les contribuables ne sont qu’une (coûteuse) goutte d’eau dans l’océan. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un secteur public de l’énergie qui investisse massivement dans une énergie abondante, propre et bon marché. Un secteur qui fournisse des emplois durables et qui montre la voie en développant les éléments fondamentaux de notre industrie du futur : électrification, hydrogène vert, recyclage...
Le frein à l’innovation
La technologie pour une chimie durable a déjà été largement développée aujourd’hui. Nous voyons des projets prometteurs, comme le nouvel acteur Vioneo, qui veut fabriquer du plastique sans matières fossiles à partir de méthanol vert dans le port d’Anvers. Pourtant, de nombreux projets touchant à l’hydrogène vert et à l’économie circulaire (réduction de déchets et de l’impact environnemental, recyclage, etc.) sont aujourd’hui interrompus.
Ici, le libre marché est un frein. Investir dans des technologies réellement renouvelables et circulaires nécessite une planification à long terme, alors que les actionnaires exigent des résultats trimestriels. Cela pousse les entreprises à délocaliser et provoque parfois des investissements de plusieurs milliards dans la technologie traditionnelle (comme dans le cas du Project One d’Ineos), au lieu d’aboutir à un véritable changement.
Choix stratégiques des multinationales
Jusqu’à récemment, BASF Anvers avait de grandes ambitions : en 2022, le PDG, Jan Remeysen, voulait que le site devienne neutre sur le plan climatique « le plus près possible de 2030 ». Pour y parvenir, l’entreprise s’est également tournée vers le soutien public des gouvernements européen et belge et a reçu plusieurs millions pour son financement. Mais depuis, entre 2022 et 2024, le groupe allemand a retiré 9,8 milliards d’euros à BASF Anvers. Cet argent est allé aux actionnaires et a été investi en dehors de l’Europe, plutôt que dans le développement durable.
Que les propriétaires soient allemands, britanniques ou qataris, leur logique reste celle des dividendes les plus élevés et des profits à court terme. Les organisations patronales font pression pour obtenir des allègements fiscaux et des subventions, mais ces fonds finissent par aller aux sièges et aux actionnaires étrangers, sans aucune garantie d’emploi local ou de durabilité. Avec cet argent, ils construisent ensuite des usines dans des endroits où les marges bénéficiaires escomptées sont les plus élevées, en concurrence avec de nombreux autres acteurs. Jusqu’à ce que la production dépasse la demande. Le taux de profit diminue alors, la production est réduite ou arrêtée et des milliers d’ouvriers et d’employés perdent leur emploi.
Plaidoyer pour une gouvernance démocratique
Aujourd’hui, l’industrie européenne se trouve à un point de basculement et les responsables politiques sont confrontés à des choix fondamentaux : sous l’impulsion des États-Unis, opteront-ils pour la militarisation et les subventions aux entreprises qui licencient ou développeront-ils une politique industrielle planifiée basée sur la coopération internationale ?
L’approche actuelle des gouvernements, sous l’impulsion de partis tels que le MR et la N-VA, est une approche de démolition : moins de protection pour le travailleur et plus de liberté pour le capital. En opposition à cela, nous proposons un gouvernement qui défend les intérêts des travailleurs et attend des acteurs privés qu’ils fournissent un « retour sur investissement » à la société. Un gouvernement qui ne se contente pas de favoriser les grosses entreprises, mais qui dirige. Un gouvernement qui protège le savoir-faire de la classe travailleuse et mène la transition vers la chimie renouvelable à partir de l’intérêt général.
La chimie est le fondement de notre monde moderne. Il est temps de la rendre au contrôle public et démocratique, en donnant la priorité aux investissements nécessaires dans une énergie propre et bon marché. Cela permettrait non seulement de sauver les usines et le climat, mais aussi l’avenir des dizaines de milliers d’ouvriers et d’employés qui font fonctionner ce secteur jour et nuit.