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België Artikel

Coalition 8 Mai : les femmes en résistance !

06/03/2026
Jonathan Lefèvre et Dirk Tuypens
Antifascisme 8 mai Coalition 8 Mai Fascisme Syndical Femmes

Le 8 mai 1945, l’Allemagne nazie capitule. Cette date de la victoire contre le fascisme, que des millions de personnes ont payé de leur vie, est encore célébrée dans plusieurs pays. Mais, en Belgique, ce jour n’est plus férié. Alors que la bête immonde reprend des forces, la Coalition 8 Mai se lève pour rétablir cette anomalie. Explications. 

La Coalition 8 Mai regroupe les syndicats, des organisations et des personnalités de la société civile, du monde culturel et universitaire. Son objectif principal est de lutter pour que le 8 mai redevienne un jour férié. Mais pas seulement.

Nous avons rencontré Ellen De Soete et Aurore De Keyzer, les deux visages de la Coalition. Deux femmes, deux syndicalistes, pour parler du thème de cette année : « Les femmes dans la Résistance ».

Pouvez-vous résumer brièvement ce qu’est la Coalition 8 Mai ?

Ellen De Soete. Pour moi, tout commence avec l’histoire de ma mère. Comme beaucoup de membres de ma famille, elle faisait partie de la Résistance. À la fin de la guerre, ils ont été trahis par un infiltré. Ma mère n’a jamais parlé de ce qu’il s’était passé. Ce n’est que sur son lit de mort qu’elle m’a tout raconté. Elle m’a fait promettre de rester vigilante, car selon elle, tout pourrait se répéter. Quand je vois ce qui se passe dans le monde aujourd’hui, je repense souvent à ses mots.

Il y a quatre ans, j’ai pris contact avec les syndicats, les organisations de la société civile et des personnes du secteur culturel pour fonder ensemble la Coalition 8 Mai. L’objectif  est de rétablir le 8 mai comme jour férié national. En 1974, il a été supprimé pour des raisons économiques. Il est essentiel de le réinstaurer, car il symbolise la victoire sur le fascisme.  Cette date doit redevenir une journée de commémoration, mais aussi de rassemblement, de célébration et d’espoir.

Avec la Coalition, nous mettons également l’accent sur l’éducation à la mémoire. Il est crucial que les gens connaissent le passé pour pouvoir analyser le présent de manière critique, pour comprendre les mécanismes en cours aujourd’hui et être vigilant pour le futur. La lutte contre l’extrême droite est un sujet particulièrement sensible pour moi, car c’est précisément ce contre quoi ma mère m’a mise en garde : « N’oublie pas que le fascisme ne vient pas d’en bas, mais d’en haut, disait-elle. Le fascisme est mis en marche par des gens riches. »

Aurore De Keyzer. L’idée n’est pas uniquement d’avoir un jour de temps libre en plus – même si en soi c’est déjà un but que je trouve très honorable ! – mais de ne pas oublier ce contre quoi on se battait. Avoir supprimé ce jour des jours fériés, c’est un symbole qui nous dérange. Il faut répéter encore pourquoi il est important de lutter contre le nazisme, analyser ce que le fascisme porte comme projet de société dangereux pour les générations futures. Aujourd’hui, on voit la montée de nationalismes et de projets d’extrême droite un peu partout en Europe et ailleurs, c’est bien la preuve que notre projet est urgent – malheureusement. Il a suffi de deux générations pour oublier les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Le but de la Coalition est de rassembler des hommes et des femmes  partout en Belgique, et même en Europe, pour dire haut et fort que pour éviter que cela recommence, il faut remettre ce sujet à l’agenda.

« Les femmes dans la Résistance », thème de la Coalition 8 Mai de cette année. (Image du documentaire « Vivre avec Stella »)

Le thème annuel de la coalition est « Les femmes dans la Résistance ». Pourquoi ce choix ?

Aurore De Keyzer. D’abord, pour rappeler le rôle important des femmes dans la Résistance. Elles étaient en première ligne pour travailler à défaire les projets fascistes. Elles ont pris plein de risques. J’étais dans une école secondaire qui s’appelle l’école Marguerite Bervoets à La Louvière. C’est une résistante qui est morte pour garantir nos libertés, à nous, aujourd’hui. Commémorer le nom de ces nombreuses femmes, c’est aussi dire que nous avons toute notre place dans la lutte antifasciste.

Aujourd’hui, l’extrême droite se pare parfois d’un visage féminin pour avancer en essayant de mettre en avant des figures, comme celle de Georgia Meloni, celle de Marine Le Pen, etc. Ils essaient de nous faire oublier que le projet de l’extrême droite est profondément anti-femmes, profondément sexiste. Mettre les femmes à l’honneur dans la lutte contre l'extrême droite, c’est remettre les pendules à l’heure. C’est important de montrer qu’il ne faut pas tomber dans le piège aujourd’hui. On voit des « Tradwives » (littéralement « femmes traditionnelles », des mères de famille réactionnaires qui prônent un retour à une société où la place de la femme serait derrière les fourneaux et à la maternité, NdlR), on voit fleurir des contenus sur les réseaux sociaux où les femmes ont une place d’objet, de domestique. C’est important de dire : « Non, elles se sont battues pour qu’on n’en arrive pas là. » Souvenons-nous et menons cette lutte avec les femmes d’aujourd’hui.

Ellen De Soete. Plus que jamais, les droits des femmes sont menacés. Regardez comment le gouvernement s’attaque aux pensions. Les femmes en seront encore plus victimes que les hommes. L’extrême droite cantonne toujours les femmes à un rôle domestique. Si nous ne faisons pas attention, nous allons reculer au lieu d’avancer. Les droits des femmes, souvent acquis récemment, sont peu à peu remis en cause. C’est pourquoi nous voulons mettre en lumière les femmes dans la Résistance, hier comme aujourd’hui.

Ellen De Soete. (Photo Solidaire, Dieter Boone)

Si les récits des résistantes sont peu connus, c’est parce que dans le contexte d’une guerre, ce sont généralement les hommes qui attirent l’attention. Les femmes jouaient souvent des rôles plus discrets dans la Résistance : courrières, hébergeant des personnes, etc. Leur rôle était moins visible, mais tout aussi crucial. Si les messages secrets n’étaient pas livrés au bon endroit, rien ne pouvait avancer. N’oublions pas que ces femmes risquaient leur vie. Ma mère transportait des armes à vélo, dans un panier en osier et dans son sac à dos. Si elle avait été arrêtée a ce moment là, elle aurait été fusillée. Les femmes prenaient d’énormes risques, mais on en parle rarement. Heureusement, les historiens s’intéressent de plus en plus à ces résistantes et mènent davantage de recherches à leur sujet.

8 MARS ET 8 MAI : BATTONS-NOUS ENSEMBLE !
« Femmes en résistance, d’hier et d’aujourd’hui »

Certains se demandent si toutes ces commémorations servent vraiment à quelque chose, si elles peuvent arrêter la montée de l’extrême droite. Que leur répondriez-vous ?

Ellen De Soete. Quand je donne des conférences ou que je parle dans des écoles, je remarque que les jeunes sont souvent touchés par les récits personnels. Ils s’interrogent sur ce qui se passe dans le monde aujourd’hui, s’inquiètent et se demandent si le passé peut revenir. Je pense que les jeunes trouvent vraiment du sens à commémorer le passé. Et comprennent mieux ce qui se passe aujourd’hui. La manière dont nous organisons les commémorations au sein de la Coalition 8 Mai est particulière. Nous choisissons toujours des intervenants percutants, nous parlons aussi d’aujourd’hui, nous intégrons de la musique contemporaine et nous donnons aux gens un fort sentiment de connexion. C’est important que les gens sentent que l’antifascisme est actuel et quelque chose de nous tous. 

Aurore De Keyzer. (Photo DR)

Aurore De Keyzer. Plein de gens votent extrême droite parce qu’il sont fâchés, pour des raisons socio-économiques. Ce n’est pas pour rien que le Vlaams Belang fait ses campagnes électorales en mettant en avant les pensions, et le pouvoir d’achat, par exemple à la pompe à essence, etc. Mais ils mentent. Rappelons que dès qu’elle le peut, l’extrême droite vote contre les augmentations salariales ou des hausses des pensions des travailleuses et des travailleurs, que ce soit le Rassemblement National en France ou le Vlaams Belang ici… Ce sont les gens séduits par leur rhétorique qu’il faut aller chercher. On peut les convaincre par notre projet de société.

La Coalition 8 Mai n’est pas là pour dire « Votez pour tel ou tel parti, pas pour celui-ci ou celui-là ». Notre rôle est d’avertir sur le la dangerosité du projet de l’extrême droite, de dire qu’on veut un projet de société dans lequel chaque personne sera traitée de manière égale, dans lequel tout le monde peut jouir de ses libertés, ses droits civiques.

Vous êtes toutes les deux actives dans un syndicat. Ellen à la CGSP, Aurore à la CSC. À quel point est-il important que les syndicats s’engagent dans la Coalition 8 Mai, et dans la lutte antifasciste en général ?

Aurore De Keyzer. C’est une question de vie ou de mort pour les syndicats. L’histoire l’a montré, et le montre encore aujourd’hui dans certains pays – je vais plusieurs fois par an en Hongrie, je peux vous dire que ce qui s’y passe est édifiant à ce sujet – , l’extrême droite au pouvoir supprime les contre-pouvoirs dès qu’elle le peut. L’extrême droite est pour la destruction pure et simple des syndicats. Elle n’est pas pour que les gens aient plus de droit au travail. Elle est pour que les gens acceptent de travailler dans n’importe quelle condition. À partir du moment où l’extrême droite est au pouvoir, mon métier n’existe plus. Et pourtant, défendre les travailleurs et les travailleuses, c’est nécessaire.

L'engagement des syndicats dans la lutte antifasciste, « une question de vie ou de mort pour les syndicats ». (Photo Solidaire, Lara Asselman)

Ellen De Soete. L’antifascisme a toujours été présent dans les syndicats. Et aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire de s’opposer fermement à l’extrême droite. Je pense que c’est dans la nature des syndicats de participer à cette lutte. L’extrême droite s’attaque à notre avenir social sous toutes ses formes.

Ellen, vous êtes souvent confrontée à des tentatives d’intimidation de la part de l’extrême droite. Comment gérez-vous cela ?

Ellen De Soete. Les premières fois que j’ai été confrontée à une armée de « trolls » d’extrême droite, j’ai trouvé cela assez intimidant. Surtout quand j’ai lu un jour : « Nous savons où tu habites, nous savons où habitent tes enfants, tôt ou tard nous te trouverons. » Cela m’a fait peur. Mais aujourd’hui, je ne me laisse plus impressionner. Cela ne m’empêche absolument pas de parler, bien au contraire. Tant que nous pouvons parler, nous devons le faire, pour éviter qu’un jour nous ne puissions plus le faire. Parfois, j’arrive aussi à discuter avec des sympathisants d’extrême droite. Ce que je fais surtout, c’est écouter. Souvent, il en ressort un récit de frustration, de colère envers la société. Quand je raconte mon histoire, cela les amène parfois à réfléchir. Je n’ai donc pas peur d’engager le dialogue avec des personnes ayant des sympathies d’extrême droite. Ce n’est pas parce qu’on vote pour le Vlaams Belang qu’on adhère entièrement à l’idéologie de ce parti. Les gens sont surtout mal informés. Si on peut leur montrer que leur mécontentement est orchestré d’en haut, leur vision peut changer.

Chaque année, la Coalition 8 Mai organise une journée de commémoration à Breendonk. (Photo Solidaire, Stefaan Van Parys)

Quelles sont les activités organisées par la Coalition 8 Mai cette année ?

Ellen De Soete. Dans chaque province, nous allons rechercher huit récits de femmes du passé, que nous mettrons en parallèle avec huit récits de femmes qui font la différence aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement de femmes célèbres. Les femmes font souvent la différence dans notre société, parfois de manière discrète et invisible, mais elles le font. L’objectif est de réévaluer l’engagement des femmes, de montrer à quel point elles peuvent être créatives et fortes. Dans chaque province, nous décernerons aussi un prix. Et nous prolongerons ce thème lors de notre rassemblement du 10 mai au Fort de Breendonk, où une attention particulière sera portée aux femmes.

Aurore De Keyzer. D’ici au 10 mai, l’idée est de lancer une série d’événements, des initiatives citoyennes ou organisées par une commune, les syndicats ou des organisations comme les Territoires de la mémoire... Ça peut aller du concert à la conférence, à une lecture publique de la BD « Les enfants de la Résistance », la projection de films... Notre rôle n’est pas seulement d’organiser nous-mêmes des actions avec la Coalition 8 Mai mais de les rendre visibles, de mettre les gens en lien. Même s’il est difficile pour certaines personnes de se rendre à Breendonk le 10 mai, il y donc moyen de participer à la campagne près de chez vous (retrouvez les initiatives locales ici)